Apologie de l’écrit

Il paraît que depuis que j’ai commencé à faire parler les images, je ne sais plus utiliser les mots.

Je n’ai jamais été une intellectuelle, mais j’ai toujours réussi à faire semblant. Savoir manier la langue, retrouver à chaque ligne la joie de voir les mots se réunir tous seuls pour composer des phrases, disposer les syntagmes dans l’ordre, utiliser le mot juste, pas celui qui s’approche, pas celui qui signifie presque ce que l’on veut dire, mais le mot juste, celui qu’il faut, qui s’impose, celui qui fera en sorte que l’autre ait accès à un petit morceau de notre pensée, celui que l’on comprendra comme il fallait le comprendre. Faire croire que l’on sait, bluffer, jouer avec les termes, rechercher inlassablement le synonyme exact, s’amuser d’une musicalité inattendue, relire et rafistoler un texte bancal. J’ai su faire ça, un jour.

Mais il faut croire que mon vocabulaire s’est restreint. En intégrant la langue du visuel, j’ai perdu celle du texte. Et pourtant, y en a-t-il de plus belle ?

Désormais, il me reste vingt-cinq photos par seconde pour montrer la réalité. Mais où dire l’imaginaire ? Comment parler à la pensée d’un autre en ne lui montrant que ce qu’il peut voir ?

Le verbal a ceci de plus qu’il crée l’image dans la tête d’autrui. Chaque mot est une évocation, un appel à la pensée. Qui peut prétendre, après avoir lu un texte, de n’avoir vu que des mots ?

Celui qui regarde est contemplatif. Celui qui lit est créatif.

Parfois, devant l’immensité des chemins possibles, et lorsqu’il y a tant de choses à dire, peut-être vaut-il mieux se taire.

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J’aime bien disparaître. Dès que les gens ne nous voient plus, les comportements se révèlent. C’est assez simple, de disparaître, plus qu’on ne pourrait l’imaginer, même, il suffit de trouver le bon timing, la bonne humeur, le bon endroit – la brasserie de la Bavaria est assez idéale à cet égard. Le vendredi soir, elle est suffisamment clairsemée pour qu’une personne seule n’y attire pas l’attention. Il est alors aisé de s’installer proche de la vitre, de commander une bière, et de regarder les gens passer. Dehors, c’est le Petit-Chêne. Autrement dit, l’une des rues les plus pentues de Lausanne, et qui mène à la gare. Deux caractéristiques qui ont tendance à fortement influer sur la vitesse avec laquelle les gens se meuvent – ce qui est toujours intéressant à observer, surtout par temps de verglas. On peut alors ricaner avec mesquinerie, et prendre notre revanche sur le serveur qui nous a évidemment demandé si on attendait quelqu’un. Remarquez, le ricanement à plusieurs est aussi des plus agréables. Mais il faut alors connaître d’autres mesquins.

Quartier de la Paix

Non loin de la rue de la Paix, à Lausanne, il y a celle du Lion-d’Or. Au milieu de la nuit, elles paraissent plus vastes. Plus larges. L’espace nu y est accueillant, les pavés chaleureux.

Lorsque mes pas m’y mènent au hasard de mes nuits, nos ombres ressurgissent, furtives silhouettes silencieuses s’évaporant sans un bruit à mon approche. La large vitrine de Maxi Bazar brille de tous ses feux dans la nuit, écran improbable de nos ombres chinoises entremêlées. Le bitume semble respirer ces souvenirs.

Combien d’images une ville engloutit à chaque instant… ?
Combien de mémoires enfouies sous ces pavés ?

Nos silhouettes solitaires ne sont pas seules. Les rues de nos villes ne sont que des réservoirs à fantômes.

Sur la porte vitrée de l’hôtel de la Paix, la marque de ton front demeure, alignée entre ses quatre étoiles, transformant éternellement le lieu en Palace. Qu’il est paradoxal, ce mal-nommé quartier de la Paix…

Soir de décembre

Il y a en lui une infinité de lendemains
Tout son être n’est que promesses d’un futur
qui n’arrivera jamais
Il y a dans ses yeux la lumière
d’un avenir possible
Commun, partagé
Dans ses lèvres la promesse du lointain.

Emporte-moi encore, rien qu’une fois, sur ces pentes d’un horizon impossible.
Fais-moi croire à ces veilles et à ces jours d’après.
Laisse-moi rêver dans ton regard
sans cesse étonné
toujours immuable
qui va me manquer.

Poète 2.0

Pour être poète aujourd’hui il faut détester le monde. Cracher sa haine, sa résignation ou son cynisme. Parce que l’humanité est devenue si laide qu’on ne peut s’ériger en esthète qu’en reniant la société.

Et si pourtant tout n’était pas si sombre ?

Tu m’as dit un jour en regardant le soleil se coucher que ça, tu vois, on n’arriverait jamais à faire mieux. Ce n’était pas si faux.

Pourquoi ne pas chercher le beau ? Pourquoi ne voir que la laideur ? Soyez optimiste, et l’on vous qualifiera de niais.

Et si pourtant c’était possible ? Retrouver de l’intérêt aux choses qui n’en ont pas, et finalement se taire un peu. Peut-être que ça ne serait pas si mal finalement.

Rupture

La vie est faite de continuité. Sauf parfois. Parfois, il y a des moments de rupture. Et alors, l’instant d’avant que tout ne bascule, nous sommes comme suspendus au-dessus du vide. Impression désagréable, mais excitante. Le fait de perdre est douloureux, mais celui de recommencer est enivrant. Et l’instant d’avant, on n’est pas sûr de perdre. On n’est pas sûr non plus de recommencer. Tout est vertige. Peur et envie. Et comme toute chose a une fin, bonne ou mauvaise chose, bonne ou mauvaise fin, la vie est fatalement faite de ruptures. Et de recommencements. Et aujourd’hui, la question se pose, fondamentale, omniprésente, obsédante… : de quoi sera fait demain ?

Mariage

Étrange chose que le mariage. Instant unique où deux personnes jusqu’ici liées par un attachement spirituel, pur et puissant, décident de le tourner en une obligation. Moment étonnant où l’Amour, sentiment unique et inexplicable, transcendant, se mue en une basse chose domestique, régie par la Loi. Où le contrat prétend dès lors unir de manière obligatoire et définitive deux personnes qui alors s’aimaient simplement, naturellement. Bail, travail, mariage : les mots sont les mêmes, les conditions identiques. Une cérémonie religieuse tente parfois de ramener la spiritualité au centre de l’union ; mais force est de constater que les termes choisis sont les mêmes que ceux du contrat : fidélité, obéissance, attache, obligation, vœux, promesses, et même soumission. L’instant où le mot « lien » change de sens : de connexion, il passe à entrave. En un jour, deux êtres que rien n’obligeait à se côtoyer et qui pourtant restaient ensemble et se manquaient chaque jour un peu plus, se voient subitement enchaînés l’un à l’autre. Pour se rassurer, pour être la star d’une journée, pour assurer son avenir, peut-être. Quelle meilleure preuve de non-confiance que le mariage ? Rendre officielle, publique, une relation privée, n’est-ce pas supposer qu’elle pourrait ne plus exister ? S’assurer que la loi est de son côté en cas d’échec ? Mariage forcé, mariage d’intérêt, de fortune ou de société ; pourquoi pas. La logique trouve ici son sens. Mais mariage d’amour ? Transformer un sentiment, une passion, en une série d’alinéas…

Pourquoi ?

Le jeu

Elle aimait jouer. Tant, qu’elle ne voulait pas voir la fin de la partie arriver. Elle tentait de faire durer le plaisir. Toujours plus. L’idéal étant que le jeu ne finisse jamais, qu’il s’éternise en une longue suite de rebondissements, ponctuée de drames, de gain de terrain, de déception, de rage de vaincre et d’indifférence sournoise. Son jeu préféré incluait les parties multi-joueurs : jalousie, haine, entraide, rivalités ou solidarités, tant de possibles, tant d’interactions variées, dans le but de faire perdre l’unique ennemi commun : l’ennui. Un combat de tous les jours. Le jeu est associé à l’enfance, à la puérilité. Celui-ci l’amena à agir de façon bête, incongrue, voire absurde. A souffrir et faire souffrir, simplement pour que la partie continue. Une idée fixe. Toujours s’amuser, ne jamais lâcher. Sinon, le rêve remplaçait alors le jeu, la plongeant dans une léthargie douce et violente à la fois, depuis laquelle elle devait lutter de toutes ses faibles forces d’enfant pour pouvoir en sortir. Jeu enfantin, mais cruel. Quand on est petit, on joue au poker avec du faux argent. Elle jouait avec de vraies personnes.

Un samedi soir solitaire

Le monde est étranger

Le tu est partout

Et le je nulle part

C’est ici que prennent place les solitudes

Et que naissent les fragments du silence

Je vais nulle part

En suivant mes propre pas

Quand vais-je enfin m’apercevoir

Que je tourne en rond ?

Ailleurs…

Nous passons notre temps à nous attendre

L’autre doit être le premier

Nous recherchons les signes à interpréter

Tâchant de provoquer la coïncidence

Incitant le hasard

Nous perdons notre temps

Et nous restons seuls

Et fatigués

Ailleurs

Je voudrais être

Les particules de toi voyagent

Entre mes univers

Et je pense

Ton visage transparaît

Comme un spectre

Alentour

D’une année passée

Je veux être avec toi

« You say you want a revolution, well you know… we all wanna change the world »

Nous, jeunes produits de la société contemporaine. Nous, enfants de la classe moyenne, voire dominante. Nous qui ne sommes ni opprimés, ni censurés, ni exploités. Nous qui aimerions tant être pauvres, tristes et malades. Pour assécher notre soif de révolte.

Oui nous aimerions nous rebeller. Mais il faudrait alors s’en prendre à nous-mêmes ; nos parents, nos amis, nos familles. Nous aimerions scander « ni Dieu, ni maître ». Mais c’est nous les dieux. C’est nous les maîtres. Nous faisons partie des 20% qui exploitent les 80 autres. On aimerait niquer le système, mais c’est nous qui en profitons. Difficile de se révolter lorsqu’on a tout.

Alors on fait comme si. On écoute Léo Ferré en y croyant. On dessine des signes anarchistes sur nos Converses, en oubliant que si les fameuses baskets avaient tant de succès dans les années que l’on tente de copier, c’est parce qu’elles étaient beaucoup moins chères… On détruit nos jeans, ou on les achète déjà détruits, parce que ça donne un côté garage. On écoute Pink Floyd, les Beatles ou Country Joe McDonald. On chante « Give peace a chance » en tentant d’oublier que notre pays est trop neutre. On écoute Ska-P et on hurle « no a la pena de muerte ! ». On va au Paléo en sarouel et pieds nus, en disant vivre « 6 days of peace and music ». On évite de trop regarder le stand de la BCV. On boit, parce qu’on va mal. On ne dit pas pourquoi, parce qu’au fond tout va bien. Alors on dit, la vie c’est de la merde, point. On devient tour à tour photographes, réalisateurs, peintres, musiciens, artistes torturés et opprimés. On fait la révolution. Plusieurs fois. On crée des débats sur l’actualité et on s’énerve contre ces « putains de riches » en oubliant qu’on en fait partie. Alors on critique ceux qui ne l’ont pas oublié, on trouve que les signes extérieurs de richesse ça fait « vulgaire ». On s’intéresse aux vrais opprimés en se disant « comme je comprends »… On se sent extrêmement proches des Roms, alors on va jouer de la musique dans la rue. Parfois, dans un moment de faiblesse, on daigne leur donner une pièce. On se sent alors fiers de nous, mais un peu con, parce qu’on aura l’impression de s’être fait avoir. Et puis la prochaine fois, pour apaiser notre conscience, on se dira que nous non plus, on n’est pas si riches. On se considère comme des étudiants fauchés. On organise des manifestations sur Facebook. On y va, parfois. On porte des keffiers autour du cou, mais nos yeux sont protégés par des Ray-Ban. On écrit « fuck la police » sur les murs et on se sent plus fort. Mais la plupart de nous deviendra soldat. On se plaint : on est nés trop tard dans un monde trop vieux. On regarde le TJ en rentrant chez nous, et on trouve ça révoltant. Le monde est pourri. On le dit. On crache sur les connards du gouvernement. On oublie que le peuple est souverain. Autrement dit, nous.

Parfois on ouvre les yeux, et on s’en veut.

Mais que c’est bon, l’illusion de la révolution !

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